Quelle drôle d’époque!

Published on décembre 21, 2021 by Marc-André Sarrazin
Category: général

D’où vient cette étrange tendance à opposer des approches qui s’équivalent plutôt que de comparer les types de patients qui y répondent le mieux? La littérature condamne-t-elle réellement de façon robuste certaines approches? Les médias sociaux seraient-ils à l’origine de cette incapacité à nuancer les propos? L’impression que l’on a d’être meilleurs que nos prédécesseurs est-elle réelle ou illusoire? Le texte qui suit se veut une réflexion empreinte d’humour et d’un peu de sarcasme sur le chemin parcouru par nos pratiques professionnelles au cours des dernières décennies.

Il y eut une époque au tout début, avec les grandes guerres, où les physiothérapeutes offraient à leurs patients des exercices ET des massages ET du temps ET de la compassion… et ça marchait assez bien. Plusieurs années plus tard, sans crier gare, certains auraient tout balancé pour offrir de l’électrothérapie et de la chaleur au lieu des exercices, des massages, du temps et de la compassion. Et ça marchait aussi… pour les entrepreneurs, mais aussi pour les patients. Étrange comme la biologie humaine peut changer rapidement.

Peu après, ce sont les thérapeutes manuels qui ont pris le plancher et qui auraient, dit-on dans certains milieux, tout balancé le reste. Quelle puissance! De ces thérapeutes manuels, certains optaient pour des techniques britanniques (J. Cyriax, J. Mennell, G. Grieves), d’autres pour des techniques scandinaves (F. Kaltenborn, O. Evjenth), d’autres pour des techniques australiennes (G. Maitland) ou néozélandaise (S. Paris, B. Mulligan) et d’autres, pour des techniques états-uniennes ou canadiennes (D. Palmer, A. Still, C. Fowler, J. Meadows, D. Lamb, E. Pettman, D. Lee). C’était la belle période où tout le monde échangeait au lieu de compétitionner. Plus encore, on avait le droit de mélanger les approches sans être dichotomique. C’était particulièrement vrai au Canada où en 1974 à Montréal, fut fondé IFOMPT par plusieurs grands de l’époque. Certains disaient qu’avec des mains magiques, les exercices, l’éducation et la compassion n’étaient plus nécessaires. Pour être honnête, je ne l’ai jamais entendu, ni vu en clinique, mais je l’ai lu quelques fois au cours des dernières années sur les « internets »! À moins que j’aie mal lu?

Presque parallèlement, un certain Robin McKenzie, également thérapeute manuel, aurait développé une très intéressante approche où selon plusieurs contemporains, toucher au patient serait devenu potentiellement nuisible. Certaines études récentes, évidemment infaillibles et à la méthodologie parfaite selon des internautes, auraient même confirmé cette hypothèse et ce, même si Robin McKenzie manipulait quotidiennement ses patients avec un certain succès et s’entendait comme larrons en foire avec ses autres collègues thérapeutes manuels!

Peu de temps après, bizarrement, tout devint neurologique! Deux charismatiques et gentils messieurs australiens (D. Butler et M. Shacklock) auraient, dit-on, « popularisé » ce nouveau courant de pensée, cette nouvelle panacée de la physiothérapie, issue des observations et des recherches d’un certain Bob Elvey. D’abord, la mobilité neurale et ensuite la mécanosensibilité qui devenaient des incontournables pour tout physio qui se respectait! Les autres pouvaient choisir de rester à une autre époque et continuer avec les approches désuètes de la préhistoire.

Dans le courant des déséquilibres musculaires de Shirley Sahrman, les années 90 ont aussi mis au monde le contrôle moteur de Dr. Paul Hodges, Dr. C. Richardson et de leurs apôtres. Grâce à quelques études originales, une nouvelle « star » était née et deux tout petits muscles, le transverse de l’abdomen et le multifide, devinrent le centre d’attention des physiothérapeutes de la planète. Une n-ième révolution qui allait potentiellement éradiquer les lombalgies de l’univers tout comme le longus colli l’aurait fait pour les cervicalgies (G. Jull). Cet objectif n’ayant pas été atteint, on remplaça tous les exercices de contrôle moteur par du « squat », du « dead lift » et de la planche abdominale (S. McGill) … Avec des résultats similaires, c’est-à-dire, moyens. Quelques personnes bien intentionnées cherchèrent à comprendre quels types de patients répondraient le mieux aux différentes approches d’exercices, mais la complexité du sujet rendit ce questionnement quasi impossible à résoudre. Retour à la case départ.

Grâce à la providence, la marmotte se manifesta une fois de plus et nous faisait comprendre que les neurosciences de la douleur (NOI Group et L. Mosely) et les approches cognitives et comportementales (P. O’Sullivan) étaient dorénavant LA chose à aborder avec nos patients, particulièrement les plus chroniques. Les thérapeutes manuels et les « geeks » du contrôle moteur pouvaient aller se rhabiller. La grande épopée du « hands off » et de la simplicité avait gagné la bataille et les thérapies derrière un écran Zoom allaient dominer le monde des souffrants. Quelle victoire! Tout serait dorénavant plus facile et simple, habillé en mou dans le confort de son sous-sol.

Les meilleurs physiothérapeutes venaient de découvrir la puissance des mots, de la communication, des métaphores et de l’éducation des patients. Chose qui apparemment, selon les réseaux sociaux, aurait été complètement ignorée des physiothérapeutes du passé! Pourtant la phrase suivante de G. Maitland, était déjà célèbre dans les années 80 : « Si vous écoutez bien votre patient, il vous dira ce qu’il a et si vous l’écoutez un peu plus, il vous dira aussi quoi faire pour l’aider ». Plus étrange encore, jusqu’à récemment, on entendait cette phrase surtout dans les cours de thérapie manuelle.

S’ils avaient su avant, ils auraient peut-être eu les succès actuels des thérapies « hands off ». Comme on dit, les statistiques ne mentent pas. En effet, il n’y a jamais eu si peu de gens avec des lombalgies, des cervicalgies et des douleurs persistantes, non? En tout cas, ça doit être vrai si la qualité de nos interventions évolue à ce point et que les thérapies du passé sont progressivement éliminées, plutôt que façonnées, modulées, utilisées avec notre raisonnement et adaptées aux patients.

Ajoutons à cela, du renforcement, du renforcement, du renforcement «because you can’t get wrong getting strong» (A. Meakins) ainsi qu’une dose de pleine conscience (J. Kabat Zin) et on a atteint la thérapie parfaite! Que l’homme est grand quand il garde les choses simples plutôt que de les complexifier.

Ah j’oubliais, la quantification du stress mécanique (QSM), popularisée par Blaise Dubois et La Clinique du Coureur. Il y a de nombreuses années, on m’avait appris que lors des exercices bien dosés, une douleur de 1-2/10 pouvait être tolérée et même que ça permettait l’adaptation et la progression, mais comme à l’époque, on n’appelait pas ça de la QSM, alors ça ne compte pas! Et comme les thérapeutes manuels ne donnaient apparemment pas d’exercices, ni n’éduquaient leurs patients à la QSM, mais bien au dosage, ça ne compte pas non plus! En passant, concernant les grades de mouvement, est-ce possible que ça soit de la QSM de phase initiale pour les gens qui craignent ou ne tolèrent pas les fins de mouvement, pour réduire leur pensée catastrophique et la douleur nociplastique en les exposant graduellement à des expériences positives de mouvement et en les amenant à nouveau vers du mouvement actif?

Voltaire avait dit « L’art de la médecine consiste à distraire le malade pendant que la nature le guérit. » Dois-je comprendre que lorsque l’on est à court de distraction, on en invente une nouvelle et on balance le reste? Avoir su, je serais devenu, le temps d’une décennie, hypnotiseur ou docteur en charisme comme le suggérait Nick Bogduk dans les années 80. Ça aussi, il parait que ça marche pour s’élever au rang d’influenceur et amasser les « likes »!

En fin de compte, est-ce que la présentation clinique objective des pathologies a réellement changé depuis 100 ans ou est-ce plutôt les raisons pour lesquelles les gens souffrent qui ont évolué? Si oui, avons-nous actuellement une réelle emprise sur les différents facteurs pronostics modifiables (personnels, environnementaux et fonctionnels)? À ce titre, sommes-nous meilleurs que les « coachs de vie »?

« Stronger together », ça sonne bien en théorie, mais comment le traduire en actions concrètes? En attendant le retour des esprits rassembleurs, l’ère de la vraie prévention et de la résilience, je peux peut-être simplement continuer à aider mes patients avec des modalités choisies à partir de mon raisonnement clinique, des suggestions des vrais chercheurs et des préférences, besoins et attentes de mes patients. Un peu comme l’ont fait nos prédécesseurs et comme le suggère le « Evidence Informed Practice » (EIP).


Marc-André a gradué du programme de physiothérapie de l’Université Laval en 2001 et il travaille en clinique privé avec une clientèle musculosquelettique sportive. Il a complété ses examens avancés du programme AIM en 2009 et a enseigné de 2010 à 2020. Il a un intérêt marqué pour le partage des connaissances et l’évolution de notre pratique.

Pour en savoir plus : www.masphysio.com